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Résumé interprétatif

NOVARINA, Valère. Devant la parole Paris, P.O.L., 1999, 177 p.

Que se passe-t-il quand un homme de théâtre s’interroge sur les problèmes inhérents à la parole ? Valère Novarina s’attaque à cette question avec un sens instinctif de la mise en scène, déployant dans cet essai une réflexion en quatre actes (ou chapitres), avec décors —peintures, photographies— et acteurs (imaginaires ou non). Très vite il constate la complexité des enjeux, et souligne à quel point il est illusoire d’espérer une réponse univoque, définitive et dernière.

La parole se doit en fait de percer l’espace, de signifier, même de façon abstruse, au centre de l’absence. C’est peut-être l’absence qui donnerait son sens au langage, et par le fait même à la présence. Il ne s’agit donc pas de saisir des contenus ou des messages, mais plutôt de cerner la «dynamique verbale» (p. 21) qui amène le langage à entrer en guerre contre lui-même. Renversement, transformation, renouvellement, scissiparité : ces mots guident implicitement le travail de Novarina. Il en résulte un texte qui ne se tient pas, se refuse à lui-même comme appui, se désobéit. Par ce jeu paradoxalement cohérent, l’auteur s’élève contre une certaine fonction de la parole, contre ce radotage consistant à échanger la parole comme on échange des informations, des objets, et revendique dans l’écriture un souffle vrai, une force animale. Du texte de Novarina se dégage une énergie qui bouscule les mots d’une façon telle qu’il en surgit du lieu, de la matière, de l’autre. En parlant il faut se porter à la rencontre de cette force impersonnelle de déchirure, il faut entrer dans le langage, faire comme lui, avec lui, de l’espace : à même l’espace et à même le temps, mais plus encore à la jonction de ces deux dimensions, poursuivre et entretenir leur rencontre.

Entre l’abstrait et le concret : le pli du réel. Là également, pour la rédemption de nos âmes, apparaît le théâtre. L’espace théâtral est précisément le lieu où l’homme sans homme, l’acteur, «praticien du vide» (p. 70), prophète de la mémoire, peut matérialiser le mot en un objet chiffré, une forme respirée. Sur scène, ni illusion, ni référence, mais une décomposition et un désagissement de l’homme réincarné dans le langage, dans un nouvel espace, dans une lumière autre, devant l’autre. Ainsi, «l’acteur devant nous est un animal qui s’insoumet à l’image humaine» (p. 81) en faisant résonner sa mémoire. Pour Novarina, le «théâtre est le lieu où faire apparaître la poésie active» (p. 84), résistance contre l’idolâtrie et le pouvoir de l’image. Le théâtre représenterait encore un devenir politique de la poésie où l’écriture s’entend, précise et vibrante, atteint son but, interroge le langage. «Temps et langue deviennent sur scène une même nourriture et lorsque nous mangeons, c’est signe que nous avons faim de changer quelque chose 1».

Devant la parole n’est pas l’analyse d’un «intellectuel émetteur d’opinion» (p. 69) ni l’expression d’un «être sensible ressentant des impressions» (p. 69). La posture de Novarina semble plutôt régie par la nécessité de l’exploration, du risque, de l’expérience-limite du langage. Le verbe ébranle l’action, libère la pensée, la transforme en souffle et en passages. Verbe ludique et incantatoire, comme dans les premières pages de La chair de l’homme 2 où le texte littéralement se fait verbe. «L’espace est un verbe» (p. 119) disait justement Louis de Funès, l’acteur-philosophe de Novarina. Cet espace est délivré par le temps qui le multiplie, le ramifie, le déplie : «le temps est l’acteur de l’espace» (p. 171), et c’est en le traversant que l’émotion apparaît.

On le voit, tout converge, se touche, tout se transmet. Tout meurt également, même dans les citations imaginaires, la déstructuration, les lois antiphysiques. Le possible, l’ouverture, résident dans l’écoute, dans l’ombre, l’égarement : l’homme livré seul à ce qui l’excède.

1Valère Novarina, Le repas, Paris, P. O.L., 1996, p. 19.
2Valère Novarina, La chair de l’homme, Paris, P. O.L., 1995, 525 p.

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